Jean-Paul Kauffmann, "Remonter la Marne", chez Fayard

"Je voulais écrire depuis longtemps, un livre sur la province française, mais je cherchais un fil rouge. Comment décrire cette France qui ne va jamais à Paris et qui s’en félicite."

Rencontre avec Jean-Paul Kauffmann

C’est la charge historique de cette région, qui a déterminé ce choix de la Marne ?

Nos catastrophes nationales viennent très souvent de la Marne. C’est sans doute pour cela que j’ai choisi cette rivière qui n’a aucun point commun avec mon enfance ou ma jeunesse. Moi je suis né dans l’ouest. Mais j’aime l’histoire et je dis d’ailleurs dans ce livre, que je me sens très souvent intoxiqué par la France. On nous a intoxiqués, en nous disant que la France était singulière, qu’elle avait un destin particulier, et je suis sans cesse harcelé par mon histoire et sa littérature. C’est là que je suis né, et j’ai parfois envie de me défaire de cette accoutumance. C’est la raison de ce livre.

La présence de l’eau au quotidien, procure pour ma part un sentiment tout à fait unique. Vous aussi vous avez ressenti cette émotion-là ?

Oui suivre une rivière, suivre cette eau à la fois apaisante et euphorisante, ce sont des sentiments paradoxaux. Et en même temps j’ai été élevé dans la crainte de l’eau, par une mère qui refusait de nous voir approcher d’une mare, d’un étang ou de la mer.

C’est peut-être aussi une manière de compenser ce voisinage de l’eau qui représentait une menace. Enfin il y a beaucoup de raisons mais aucune n’est véritablement convaincante.

On n’est pas en permanence à la campagne, mais on retrouve dans le livre, des petites touches de solidarité ?

Oui pas seulement, de temps en temps. J’ai essayé d’ être imprégné de cette solidarité. On a parfois l’impression quand on lit la presse en France, d’être à une veillée funèbre.  Et justement j’ai essayé à travers ces villages presque vides, aux trottoirs défoncés, de montrer la vie derrière cette mort apparente.  C’est pour cela que j’ai voulu parler des conjurateurs ; ceux qui conjurent les mauvais esprits aujourd’hui. Et j’ai montré un monde de la solidarité, de la générosité, du don, en plaçant ce livre sous l’invocation de la grâce.

Vous avez fait tristement partie du quotidien de notre génération et de celle de nos parents, lorsque le journal s’ouvrait chaque soir sur le rappel de votre captivité au Liban. Aujourd’hui vous ressentez encore un besoin de reconquérir une liberté ; sans faire de la psychologie à trois sous ?

Oui certainement vous avez raison, la saveur des choses et des mots. Le paysage, le ciel, les odeurs, oui bien sûr. Et puisque vous y faites allusion, parmi les raisons importantes qui m’ont conduit à écrire ce livre, il y a aussi ce sentiment d’exil. D’avoir été privé pendant trois années, d’une langue, d’un pays, de ses paysages, je l’ai ressenti comme une mutilation. C’est pour cela qu’il m’importait de savoir où il en était, et puis savoir ce que cela voulait dire être français, l’identité française et ces notions de patriotisme, qui ont appartenu à l’histoire. C’est une interrogation sur mon pays, et puisqu’on parlait de la grâce , est-ce que ce pays qui est abîmé, a encore la grâce.

J’ai essayé de répondre à travers ce livre à toutes ces questions.

Christine Pinchart

Kauffmann
Journaliste et grand reporter, Jean-Paul Kauffmann a été retenu en otage pendant près de trois ans au Liban. De retour de captivité, il publie de nombreux romans : L'Arche des Kerguelen (Flammarion,...